Deux figures majeures d’un art mineur

CARL BERGERON Samedi 1 septembre 2012


Crédits : Christian Witkin, Vanity Fair (C. Hitchens) ; Bettina Rheims (P. Besson)

(Chronique publiée dans la revue L’Inconvénient, no. 50, août 2012)

L’embauche en 2002 de Patrick Besson, chroniqueur à l’hebdo Le Point, s’est passée comme toutes les embauches devraient se passer. Pas de formulaire, pas de mail, pas de « candidature spontanée », pas même de déjeuner officieux, mais un appel du directeur, Franz-Olivier Giesbert. Si l’on en croit Besson, qui raconte l’anecdote dans l’avant-propos de la brique qu’il vient de faire paraître chez Fayard et qui rassemble ses meilleures chroniques depuis 2002, Giesbert lui avait d’abord proposé d’écrire « sur la télé ». Mais puisque Besson écrivait déjà sur le sujet dans une autre publication, Giesbert rappliqua quelques jours plus tard pour élargir son offre et lui proposer plutôt d’écrire « sur n’importe quoi ».

Écrire sur n’importe quoi… Mot de passe de la volupté littéraire. Bien sûr, les écrivains peuvent écrire sur n’importe quoi chaque jour comme bon leur semble. Mais sont-ils lus ? Sont-ils payés pour le faire ? C’est triste, quand on pense qu’il y a tant de gens payés et célébrés pour dire n’importe quoi.

Au Point, Giesbert (dans son éditorial), Nicolas Baverez, Claude Imbert et Bernard-Henri Lévy ne peuvent écrire sur « n’importe quoi », comme le fait régulièrement Besson : ils sont prisonniers de l’actualité internationale ou de leur domaine d’expertise. Besson est libre mais, comme c’est souvent le cas avec ceux qui jouissent à la fois d’une grande liberté et d’une grande tribune, il est arrivé plus d’une fois que ses interventions publiques soient mal reçues. Une chronique sur Carla Bruni a provoqué l’ire de l’ex-président Sarkozy, qui a demandé à Giesbert la tête de l’auteur sur un plateau d’argent. Plus récemment, une chronique qui pastichait l’accent norvégien de la candidate écologiste Eva Joly a soulevé un tollé « antiraciste » ; une autre, intitulée « Pourquoi attendre de se fâcher avec le nouveau pouvoir ? », qui se moquait de la parité ministérielle du nouveau gouvernement Hollande, a été qualifiée, souvent par des médias concurrents, de misogyne.

C’est l’un des avantages de rassembler en livre quelques centaines de chroniques : le format protège du procès d’intention. On lit ce Journal d’un Français sous l’empire de la pensée unique à l’abri des passions procédurales et, avec le même réflexe, sans doute, que tous ceux qui ont tout le temps du monde devant eux et pas une once d’envie de se constituer un capital de vertu, on cherche moins des poux que des bijoux. Ces 952 pages ne sont pas toutes brillantes, loin s’en faut. Aussi faut-il savoir sauter sans remords des pages entières pour aller directement à ce qui nous intéresse. Lire le livre avec méthode, de la première à la dernière page, ce serait refaire un travail qui a déjà été fait par la maison d’édition. Crayon de plomb à la main, on arpente ces plages de texte, insouciant et amusé, à la recherche de merveilles ensablées sous la pierre des phrases. Car Besson – tout le livre en est une démonstration éloquente – est un dandy, un esthète. Il lui arrive donc d’être superficiel, mais c’est pour mieux nous surprendre au détour d’un paragraphe avec une image étonnante ou un trait d’esprit.

À le lire, on se demande pourquoi on fait tant de cas de l’actualité. Était-ce Borgès ou Faulkner (ou Borgès citant Faulkner) qui disait qu’un journal ne devrait être publié qu’une fois l’an ? Le monde, sous le microscope de l’actualité fourmillante, n’est somme toute pas si intéressant que ça. En regard des questions éternelles de la mort, du désir, de la beauté, il est même prodigieusement banal. Qui garde ses journaux dans une bibliothèque pour les relire ? Hormis quelques maniaques (les mêmes qui conservent leurs relevés bancaires et toutes leurs factures), personne. C’est d’ailleurs moins par ses chroniques collées sur l’actualité que par ses chroniques plus littéraires, des chroniques d’observation, que Besson se démarque et laisse ses empreintes les plus profondes.

Je pense à cette chronique, « Parent d’élève », simple en apparence mais d’une vraie profondeur, sur une réunion de parents à laquelle l’auteur a assisté. Soudain grave, Besson met entre parenthèses son ironie d’esthète et écrit : « Je regarde les nombreuses femmes et les rares hommes qui nous entourent : leur rigueur, leur sérieux, leur attention. Je me dis qu’avec des parents pareils, les enfants n’ont pas de souci à se faire. Ou le contraire. On ne leur lâchera pas le col avant leur sortie de HEC, de l’Ena ou de Polytechnique. Eux-mêmes recommenceront l’opération avec leurs propres enfants. C’est l’unique façon qu’un pays, siècle après siècle, a de rester debout. Elle n’est pas amusante, mais personne n’en a jamais trouvé d’autre. »

Entre la gravité et la légèreté, Patrick Besson penche toutefois nettement du côté de la légèreté. Sa gravité est accidentelle et doit lui-même le surprendre lorsqu’elle affleure dans son texte. Son péché mignon, ce sont les formules assassines et les bons mots ; si ce n’était que de lui, il ne ferait que ça ou presque.

Florilège improvisé de saillies bessoniennes :

- Sur une nouvelle de Bénédicte Martin : « Un texte, ça doit être mental, pas sentimental. C’est parce que Bénédicte aime quelqu’un. Dans tomber amoureux, il y a tomber. Et comme les filles ont un cœur, contrairement aux garçons, elles tombent plus bas. » (p. 331)

-Sur John Kerry, ex-candidat démocrate pour la présidence : « Ces yeux qui tombent en essayant de rattraper un nez lui-même à la poursuite d’un menton déjà loin. » (p. 253)

- Sur Marc Cohen, journaliste français : « J’ai connu Marc Cohen à L’Idiot international, en 1990 : il fumait déjà beaucoup. Il s’est ensuite mis au frais sur Canal +. Je veux dire aux notes de frais. C’est un marxiste au teint brouillé par les soirées people. Il a une excellente mémoire des noms connus. Sa voiture est une poubelle pleine qu’il vide de temps en temps contre un mur, n’importe lequel. Il m’a souvent raccompagné chez moi en état d’ivresse à l’époque où c’était une faute, pas un péché. » (p. 325)

-Sur Angela Merkel : « Avec sa mine chiffonnée de première de la classe tirée trop tôt du lit après une nuit de révisions » (p. 683)

- Sur le culte de la plage et des vacances : « Aujourd’hui, je suis délivré de la plage comme on l’est de l’alcool, du tabac ou même de la drogue. Je me sens léger, accompli, autonome, tendre, suprême – debout et habillé dans une ville que j’aime. (…) Il y a pourtant dans mon entourage des gens qui essaient de me faire replonger, c’est le cas de le dire. Ils me harcèlent au téléphone. La plupart d’entre eux m’appellent d’une plage. J’essaie d’avoir l’air jaloux d’eux pour qu’ils ne sentent pas combien je les plains. Le nombre de choses qu’on fait non pour être heureux, mais pour être envié. C’est pour ça que le monde se divise entre enviés et envieux, alors qu’il devrait se diviser entre heureux et malheureux, ce serait plus poétique. » (p. 350)

J’arrête ici, avant qu’on ne commence à me soupçonner de remplissage.

*

Patrick Besson représente l’archétype d’un certain littérateur français, préoccupé de style et de formules. Dans un autre pays, il ne serait probablement pas chroniqueur dans un journal à grand tirage et serait peut-être même relégué aux marges de la vie publique. C’est à l’honneur de la France que de permettre l’existence, dans sa culture et au cœur de la société, de ce genre de talent, d’ordinaire si rare sous les auspices journalistiques.

Chaque univers culturel n’engendre-t-il pas ses protagonistes et archétypes particuliers ? C’est la réflexion qui m’est venue en lisant, après Besson, le dernier recueil de Christopher Hitchens, Arguably. Hitchens n’est pas un Besson anglo-saxon, et pourtant il occupait similairement jusqu’il y a peu (avant sa disparition en décembre 2011) une position prééminente dans l’appareil médiatico-intellectuel américain.

(…)

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